CISSE Ousmane

Parcours

Titre de la thèse préparée :
La diaspora sénégalaise de Marseille : des premiers marins aux étudiants, une présence marquée par les relations politiques, économiques et commerciales (XXe- XXIe siècle)
Directeur(s) de thèse
Directeur(s) de thèse hors CRULH
BAVA Sophie

Programmes de recherche

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Résumé de la thèse

La présence sénégalaise sur le territoire français est un phénomène qui s’inscrit dans une histoire migratoire ancienne. Elle est intrinsèquement liée aux relations historiques entre les deux pays. Le Sénégal faisait partie des anciennes colonies françaises d’Afrique occidentale (AOF créée en 1895) dont le territoire abritait la capitale (Saint-Louis en 1895 puis Dakar à partir de 1902 jusqu’aux indépendances en 1960). Dès la première moitié du XXe siècle, les premiers mouvements migratoires vers la France ont été inaugurés par des marins et des tirailleurs. Ainsi, ce flux migratoire a connu une augmentation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale à la suite de la mobilisation de l’empire colonial. Cependant, c’est à partir des années 1960 que la migration sénégalaise vers la France a pris de l’ampleur avec le recrutement de la main-d’œuvre par les entreprises françaises dans le contexte des Trente Glorieuses. De nombreux sénégalais, principalement des habitants des Quatre Communes (détenteurs de la citoyenneté française), des originaires de la vallée du fleuve Sénégal notamment les Soninké, les Toucouleurs et les Manjaques de la Casamance ont rejoint la métropole à la recherche de meilleures conditions de vie et le travail.
Les travaux de François Manchuelle, historien français formé aux États-Unis, sont incontournables dans l’étude des mouvements migratoires noirs africains sur le territoire français. Son ouvrage, Les Diasporas de travailleurs soninké (1848-1960), Migrants volontaires, traduit en français par Raphaëlle Masseaut, retrace la naissance d’une migration faisant partie des plus importantes en provenance de l’Afrique au sud du Sahara vers la France. Selon lui, l’immigration notamment soninké remonte au XIXe siècle, durant lequel, cette communauté (soninké) a regagné la France par le biais de la navigation maritime dont le port de Marseille était le point d’ancrage. La société soninké faisait partie des premiers groupes sociaux recrutés comme laptots (matelots, bateliers ou auxiliaires militaires africains) par les compagnies marchandes pour assurer l’embarquement des marchandises sur les chalands qui sillonnaient à l’époque, les fleuves ouest-africains notamment le fleuve Sénégal. Cette relation a facilité leur débarquement sur les territoires de la métropole à travers les ports dont celui de Marseille.
Dans ses travaux sur « Les Travailleurs africains en France », Souleymane Diarra, à travers des enquêtes effectuées auprès d’Africains établis à Paris, à Marseille et à Rouen, a non seulement remédié à l’absence quasi totale de statistiques officielles, mais il a aussi donné une idée du nombre de travailleurs noirs d’origine africaine présents sur le territoire français. En 1963, le nombre de résidents s’élevait à environ 60.000 dont entre 6 000 à 8 000 dans la seule ville de Marseille. Cela montre que cette ville, située au cœur des voies qui relient la France à son ancien empire, est devenue une zone de transit mais surtout un espace privilégié pour les migrants.
L’arrivée et l’installation des premiers immigrés subsahariens, notamment Sénégalais, dans la cité phocéenne au cours du siècle précédent ont permis de jeter les bases d’une organisation sociale et territoriale aujourd’hui encore perceptible. Il s’agit des marins, des anciens combattants convertis dans le domaine des activités portuaires dont les dockers, mais aussi des colporteurs et des marchands. Ces premiers Africains arrivés sur le territoire français ont mis en relation la ville de Marseille et d’autres villes africaines à l’image de Dakar, capitale du Sénégal. Les travaux des sociologues et anthropologues Brigitte Bertoncello et Sophie Bava respectivement sur les marins africains de Marseille, et le monde mouride et les réseaux religieux sont des références pour tout chercheur sur l’histoire et l’installation des immigrés dans la cité phocéenne.
La diaspora sénégalaise fait partie des plus importantes sur le territoire français, la ville de Marseille occupant la deuxième place derrière Paris. Cette immigration remonte à l’année 1848, avec l’arrivée des marins sénégalais, des mécaniciens et des ouvriers chauffeurs, dans les ports français au sein de la Compagnie indigène, structure rattachée au port de Toulon. Il s’agit entre autres des laptots ou des grumetes appartenant aux puissantes familles aristocratiques politiques africaines (métis saint-louisiens), qui sillonnaient les fleuves du Sénégal, de la Casamance et de la Gambie et participaient activement aux activités commerciales comme l'achat et la vente des matières premières (la noix de cola, de la gomme arabique et l'arachide). Leur activité a connu son apogée avec la création du port de Dakar en 1907, reliant cette ville aux ports français par le biais de long-courriers, les paquebots.
Même si la navigation a connu au début du XXe siècle une dégradation à cause des salaires qui n’attiraient plus de potentiels candidats, la construction d’un port international à Dakar a permis aux laptots soninké de se tourner vers ce métier. Important port d’escale des compagnies de navigation internationales entre l’Europe et l’Amérique du Sud, Dakar offrait des emplois sur les bateaux de grandes lignes. En 1920, l’administrateur français chargé de l’emploi maritime au Sénégal avait estimé à 3 000 le nombre total des marins répertoriés à Dakar. Certains d’entre eux étaient déjà allés dans les ports français au XIXe siècle seulement pour de brefs séjours. Pendant les quelques années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, les marins sénégalais commencèrent à se rendre à Marseille plus régulièrement et la plupart étaient des ressortissants de Quatre Commune, les Wolofs (Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque). Cependant, l’éclatement de la Première Guerre mondiale a été une occasion pour la métropole de faire appel à son empire colonial pour participer à l’effort de guerre. Tandis que les tirailleurs étaient envoyés au front, les marins africains dont les Sénégalais ont ainsi été recrutés par la marine marchande pour remplacer leurs collègues français mobilisés pour la guerre. La demande a été telle que bien souvent, les compagnies maritimes françaises recrutaient en faisant fi de la procédure qui voulait que les marins présentent un fascicule d’immatriculation maritime de contrôle. Les marins africains parvenaient à être embauchés avec de faux papiers d’immatriculation. La délivrance de fascicules ou de police de navigation s’effectuait au Bureau de recrutement du port de Dakar, après justification de quatre à cinq ans de cabotage. Ce recrutement massif a été le point de départ de la naissance de la diaspora maritime sénégalaise dans la cité phocéenne. Les marins wolofs de Marseille, pour la plupart des citoyens français de Saint-Louis, ont créé l’Amicale originaires de l’Afrique occidentale française (AOF) qui jouait le rôle de syndicat (non officiel) de marins africains et s’opposait à la venue de travailleurs soninké sans papiers. Néanmoins, beaucoup de marins en provenance du Sénégal ont gagné Marseille de manière clandestine. A Dakar, les candidats se glissaient à bord des bateaux en se faisant passer pour des débardeurs ou des dockers, avec ou sans la complicité des dockers ou marins.
En 1925, les Chargeurs réunis et les compagnies de l’Atlantique-Sud ont fait débarquer 154 clandestins rien qu’à Bordeaux. L’année suivante, c’est-à-dire en 1926, le ministère des Colonies a dénombré un nombre important de 800 navigateurs africains regroupés à Marseille et Bordeaux et dont 400 sont de l’AOF. Cet effectif allait augmenter au fil du temps, surtout avec l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939. Le port de Marseille a connu une perturbation du fait de la réquisition des bateaux commerciaux pour le transport des troupes. Dans ce même contexte, la démobilisation des anciens combattants au lendemain de la guerre, a augmenté le nombre de Sénégalais dans le port de Marseille. Selon l’inscription maritime de Marseille, en 1953, l’effectif des marins africains a été estimé à 2 000 dont les deux tiers originaires de l’AOF et de l’AEF et sur les 500 navigateurs noirs, deux tiers étaient sénégalais. Ce contexte a ainsi poussé certains de ces marins à se lancer dans d’autres activités notamment dans le commerce, vente de cigarettes et dans la restauration dans les quartiers marseillais de Noailles, de la Canebière ou encore de Belsunce et la Joliette. Hormis le commerce, ces immigrés se faisaient employer dans des usines, ou encore en devenant éboueurs, cantonniers, manutentionnaires et manœuvres dans la métallurgie.
Parfois isolés dans un monde qui leur est étranger, ils se regroupaient par village d’origine et parfois par affinités ethniques, habitant autant que possible dans la même rue ou le même immeuble, prenant les repas du soir en commun. L’identité sénégalaise a commencé à se forger peu à peu autour de ces espaces d’échanges et de convivialité à l'image des restaurants, pour chercher des plats de riz dont le thiéb (plat national sénégalais), mais aussi des ateliers de couture aux modes sénégalaises. Les ressortissants ont ainsi mis en place leur propre « petit Harlem », un espace limité par le triangle que formaient les rues des Dominicaines, des Petites-Maries et du Baignoir, où la diaspora se réunissait pour discuter aussi bien de politique que du travail et des nouvelles du pays et du village. Le bar de Dakar situé au 4 rue des Pénitents-Bleus était dans les années 1950, l’un des espaces privilégiés pour les réunions de l’Union française des navigateurs d’outre-mer.
Au-delà de l’immigration liée aux recrutements des marins africains et aux conflits mondiaux, la présence sénégalaise à Marseille a augmenté par le trafic clandestin organisé avec la complicité du personnel des ports, de Dakar jusqu’à Bordeaux, mais surtout à Marseille où la communauté noire déjà installée s’occupait de l’accueil et de l’intégration. À la fin du XXe siècle, ces migrants temporaires qui avaient rejoint Marseille en tant que travailleurs saisonniers commencèrent à occuper des emplois plus permanents dans la ville et ses environs. À Noailles comme à Belsunce, les marins, qui étaient les premiers occupants, voyaient leur effectif augmenter. Ainsi, au fil du temps, les ressortissants sénégalais, notamment les commerçants d’arachides, de noix de cola et de bissap, mais aussi les colporteurs mourides, ont tissé leur propre réseau d’échanges. Cette nouvelle génération a progressivement emboîté le pas aux pionniers marins. Dès 1960, les premiers commerçants wolofs se sont installés dans la ville avec l’aide des marins pour nouer des contacts avec les transitaires au port et des personnalités consulaires influentes. Ces nouveaux venus se sont rapidement intégrés dans la ville grâce aux réseaux mourides autour de la rue du Tapis-Vert, baptisée par cette communauté « Darou Salam » en référence à un quartier de la ville sainte de Touba.
Les travaux de Sophie Bava sur la communauté mouride montrent bien le rôle de celle-ci dans le retour des investissements et les activités connexes de la diaspora mouride de Marseille, plus particulièrement dans la construction de la ville de Touba (deuxième grande ville du Sénégal par sa population et capitale des mourides). Après un état de l’art du débat sur les migrations qui permet de positionner la thèse de l’ouvrage dans le champ, le rappel de l’histoire des circulations sénégalaises à Marseille met en exergue l’inscription de la mobilité mouride dans une histoire longue de relations commerciales et religieuses entre le Sénégal et Marseille, autrefois étape du parcours en bateau vers la Mecque. Cette contextualisation permet de mieux saisir les enjeux actuels de l’articulation des activités économiques et religieuses mourides dans le processus migratoire sénégalais dans la cité phocéenne. Les dahiras, comme à l’heure des bars pendant le temps des marins, jouent le rôle de lieux de regroupement de la diaspora pour prendre des décisions à la fois politiques mais aussi économiques, dont les préparatifs pour le pèlerinage dans la ville sainte de Touba. Ils deviennent des lieux de rencontre par excellence et les fidèles talibés se réunissent pour des séances de dhikr ou pour réciter des chants religieux appelés khassaïdes.
Après les marins laptots et les anciens combattants qui ont formé la première génération d’immigrés sénégalais de Marseille, les immigrés économiques des Trente Glorieuses ont constitué la seconde génération, tandis que la troisième génération est portée par l’immigration estudiantine du XXIe siècle.
Au début du XXe siècle, la classe intellectuelle sénégalaise a commencé à se rendre en France pour poursuivre ses études dans des domaines comme le droit et les sciences humaines. En effet, après l’indépendance du pays en 1960, le nombre d’étudiants a considérablement augmenté en raison de la politique gouvernementale qui a encouragé les études à l’étranger et dont la France est la destination privilégiée. À l’image du député Blaise Diagne (ancien étudiant d’Aix-Marseille Université et premier député noir africain) et de Léopold Sédar Senghor (ancien étudiant à Panthéon-Sorbonne, député au Palais Bourbon et premier président de la République du Sénégal), ces étudiants ont joué un rôle clé dans le développement sociopolitique du Sénégal contemporain. Aujourd’hui, le nombre de candidats pour la France est encore plus important grâce à la plateforme Campus France Sénégal.
Créé en 2007, l’espace Campus France Sénégal est un service de l’ambassade de France et de l’Institut français au Sénégal, qui accompagne les étudiants sénégalais dans leur procédure d’études en France. Ces derniers sont séduits par des offres d'études universitaires approfondies proposées par les universités publiques françaises à l’image d’Aix-Marseille Université. À la fin de leur formation, la plupart d’entre eux, changeant leur statut d’étudiant, deviennent de facto des travailleurs temporaires, participant ainsi à la vie intellectuelle et économique de la ville de résidence. Aujourd’hui, les étudiants constituent une partie importante de la diaspora sénégalaise en France et à Marseille. Ils continuent de contribuer à la diversité intellectuelle en France, tout en maintenant des liens forts avec le pays d’origine. Cette immigration est donc un élément central du système productif de la ville, tant pour l’activité de transformation que pour l’économie résidentielle, en particulier la production urbaine, la reproduction sociale, mais surtout une manne financière pour l’économie sénégalaise qui en dépend fortement par le biais des retours d’investissements.
Aujourd’hui, au Sénégal, les fonds et flux financiers venus de la diaspora installée dans les pays occidentaux, notamment européens et états-uniens, participent massivement à la bonne marche de l’économie. Par exemple, en 2023, les retours des investissements s’élevaient à une somme exorbitante de 1 600 milliards de francs CFA (2,4 milliards d’euros), représentant 10,5 % du PIB, soit une augmentation par rapport aux chiffres de 2020 qui étaient de 1 493 milliards de francs CFA, soit 2,276 milliards d’euros. Ces chiffres montrent le rôle économique que joue la diaspora sénégalaise dans le développement du pays à travers les transferts de fonds.

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Doctorant(e)
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Campus Lettres et Sciences humaines, Nancy
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cisse.ousmane [at] univ-lorraine.fr